L'école à laquelle nous aspirons devrait puiser profondément dans l'approche de la pédagogie du forgeron, l'enfant en apprenant construit son savoir. C'est le fameux "learning by doing" de Cousinet et de Décroly, courant pédagogique véhiculé au siècle dernier. Et d'autres parlent de l'approche par compétence, empruntée à l'enseignement technique et professionnel au profit de l'éducation de base et du secondaire. Elle a été expérimentée dans un village en Tunisie où des enfants du cycle primaire ont pu faire fructifier leur plantation de légumes. Ce qui nous fait penser à la réforme du Ministre haïtien de l'Education Maurice Dartigue des années 40 où il était prévu, dans le cadre de l'enseignement rural, une parcelle de terre attachée à chaque établissement scolaire aux fins d'expérimentation. Bien que le Ministre Joseph C. Bernard plus tard ait jumelé l'enseignement rural et l'enseignement urbain en un seul type d'enseignement appelé « enseignement fondamental », sa réforme a voulu donner aux enfants un enseignement de type holistique où la théorie et la pratique sont concomitantes. Nous y voyons un certain pragmatisme qui contraste avec l'orientation théorique ou classique qui caractérise le système éducatif actuel dans un contexte assez particulier où l'enseignement est d'ordre général de telle sorte que les filières ne soient pas diversifiées. On accuse un retard qui nous met hors de compétition même au niveau régional. Remarquons cependant que nombre de pays dans le monde comme le Canada ont déjà repensé l'articulation de leurs programmes scolaires en ce sens et, en même temps, ont beaucoup investi dans les activités scolaires et parascolaires, et dans tout ce qui ramène à la vie de l'école et qui est en mesure de permettre aux élèves de développer certaines habiletés pratiques à travers des activités qui les responsabilisent et qui instaurent chez eux une culture de résultat et d'imputabilité. Le savoir-faire est essentiel pour arriver au développement durable et surtout pour sortir l'école de sa faillite. Faut-il bien diagnostiquer notre système éducatif en vue de trouver la pathologie dont il souffre aux fins de palliatifs. L'école haïtienne a toujours été une école élitiste de type bovaryste marquée par une culture de miroir (fè wè), selon le professeur Lyonel Trouillot. Pendant longtemps, l'éducation de qualité a toujours été l'apanage d'une minorité. Perçue comme un outil de reproduction sociale dans la conception de Bourdieu, l'école en Haïti est une école de compétition au lieu d'une école de coopération dans la logique de John Dewey et de Maria Montessori, tenants de la philosophie de l'école nouvelle. Aussi repose-t-elle sur des connaissances encyclopédiques, des connaissances apprises sous forme de psittacisme avec une pédagogie frontale et interrogative. L'élève réussit tant bien que mal pour l'école mais non pour la vie. Il fait l'objet d'une formation qui laisse à désirer et qui est souvent en inadéquation avec les besoins réels du pays voire du secteur moderne de production et de service. De toute évidence, notre école doit être revisitée pour aborder les vrais problèmes de la société comme la gouvernance, la tolérance, le respect des deniers publics, le paiement de l'impôt et l'équité professionnelle. Toutes choses restant égales par ailleurs, si les curricula ne sont pas repensés dans leurs programmes ainsi que dans leurs orientations générales, nous n'arriverons jamais à cette nouvelle société dont nous rêvons tous car les compatriotes haïtiens, toutes couches sociales confondues, sont fatigués avec des crises récurrentes qui émaillent l'histoire de notre vie de peuple. Actuellement, il prévaut dans le pays une peur bleue du kidnapping où des jeunes gens vulnérables sans espoir s'adonnant à la drogue se font enrégimentés dans des gangs armés pour semer le deuil et la désolation dans les familles paisibles, ce qui a contraint nombre d'entre elles à laisser le pays à destination des endroits plus cléments où l'impunité est bannie. Il ne faut pas oublier que, dans n'importe quelle société humaine, il y a toujours des déviants, des paranoïaques et des criminels qui sont hantés par la nécrologie à donner la mort. Mais il faut qu'il y ait toujours des institutions fortes comme la police, la justice pour les appréhender et sanctionner aux fins de redressement et de rééducation. En amont, il faut dynamiser l'offre scolaire, la rendre plus qualitative et s'assurer de la circulation au sein de l'institution éducative de valeurs qui ne contredisent pas sa mission. Il va sans dire que la revisitation de l'école haïtienne ne va pas résoudre toutes les chicanes de la société, mais tout au moins les atténuer. Les pouvoirs publics doivent mobiliser davantage de ressources vers l'éducation en vue d'accroître la pertinence. Car l'investissement dans l'éducation comme filière porteuse d'avenir dans cette société cognitive marquée par la révolution cybernétique et le multimédia comporte du bénéfice immatériel en termes de compétences transversales et comportementales dans l'optique de Maureen Woodhal dans son ouvrage "l'analyse coût- bénéfice dans la planification de l'éducation". L'éducation permet , tout aussi bien, de modeler la pensée de l'homme pour qu'il ait, effectivement, le sens de la cohabitation et du partage. Et, dans notre cas, elle peut extirper dans l'anthropologie haïtienne toute forme de méfiance et de mysticisme nous empêchant de nous mettre d'accord sur un minimum de projets pour conduire le pays vers un niveau de modernité et de progrès social. Dans la conception de Gurvitch, l'approche doit être systémique puisque les phénomènes sont globaux totaux. L'école haïtienne en tant qu'entité a une part de responsabilité dans la déchéance de cette société conduisant à une crise d'identité et de repère. Or, comme le veut ce vieil adage, "tant vaut l'école, tant vaut la nation". Les programmes obsolètes ne sont jamais innovés et comme corollaire faible efficacité interne et externe puisque l'école haïtienne continue à produire, à part quelques éléments considérés comme bénéfice pour la société, des égoïstes et évidemment des chômeurs. En fait, l'Etat, en tant que puissance publique et ayant un pouvoir régalien, doit développer des mécanismes aux fins d'une meilleure pertinence de l'école tout en favorisant la micro- finance et le partenariat avec le secteur d'affaires et en réintégrant également des cours d'éducation à la citoyenneté ou de civisme. Ce nouveau paradigme qui sous-tend la réorganisation curriculaire exigerait aux pouvoirs publics du pays comme l'Exécutif et le parlement à travailler en symbiose, c'est-à-dire "pas de schisme", pour résorber le chômage des jeunes dans les grandes villes et réduire la pauvreté des familles. Tout ceci va nous permettre sans nul doute d'arriver enfin à la paix sociale et à la croissance dans le pays tant souhaitées par les couches haïtiennes longtemps vécues dans l'anxiété et le stress.
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