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Au delà de l’or noir, l’or bleu

C’est un sujet que nous avons déjà abordé ici. Il prend une nouvelle importance au regard de la crise dont les conséquences économiques ravivent les tensions autour du partage des vraies richesses de demain.

Une grande agitation diplomatique se fait autour de l’eau qui est complémentaire bien sûr aux luttes pour préserver la planète face aux changements climatiques. Le choix est connu, c’est un meilleur partage ou la guerre. Un meilleur partage qui change cependant de dimension avec les perspectives climatiques. Ce petit dossier sélectif a été constitué en partie à partir d’informations tirées du site de l’Unesco très complet sur ce sujet majeur.

On sait que dès aujourd’hui, l’or bleu, l’eau, est devenue plus précieux que le pétrole, l’or noir. Si la fin prévisible du pétrole sera accompagnée de conflits, le contrôle de l’eau s’annonce comme un enjeu de taille. La démographie, les luttes d’influence, la difficulté économique et l’explosion des pauvretés, tout concourt à pousser les régimes à tout faire pour s’assurer une souveraineté sur l’or bleu.

C’était vrai hier, cela l’est encore plus aujourd’hui avec les perspectives de réchauffement de la planète.

Dans le monde, plus de trente Etats sont aujourd’hui confrontés à un manque d’eau. L’évolution climatique risque de porter ce nombre à plus de 50 dans 20 ans.

Les perspectives en matière d’eau douce ne sont pas réjouissantes puisque, de l’avis général, sa raréfaction semble inéluctable. Or, un pays qui manque d’eau est un pays qui ne peut ni nourrir sa population, ni se développer. D’ailleurs, la consommation en eau par habitant est désormais considérée comme un indicateur du développement économique d'un pays. Il est vrai que plus de 40% de la population mondiale est établie dans les 250 bassins fluviaux transfrontaliers du globe. Autrement dit, toutes ces populations se trouvent dans l’obligation de partager leurs ressources en eau avec les habitants d'un pays voisin. Or, une telle situation peut être à l'origine de conflits récurrents, notamment lorsqu’un cours d’eau traverse une frontière. L'eau devient alors un véritable instrument de pouvoir aux mains du pays situé en amont.

La bataille pour l’eau s’est manifestée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (et la fameuse et rocambolesque bataille de l'eau lourde entre l'Allemagne nazie et les Alliés), par une trentaine de conflits militaires ou politiques internationaux de par le monde. Les théâtres d’affrontement révèlent que le contrôle des zones d’utilisation d’eau est un enjeu stratégique -du fait de la rareté- pour les Etats. La localisation des sources pose problème : plus de 300 bassins majeurs se trouvent partagés entre plusieurs Etats, avec plusieurs nappes souterraines. Ainsi, les désaccords entre les Etats et leurs déficits de coopération suscitent des conflits.

Les contentieux à propos de l'eau sont donc nombreux à travers le monde, notamment au Nord et au Sud de l'Afrique, au Proche-Orient, en Amérique centrale, au Canada et dans l'Ouest des États-Unis. Au Proche-Orient, par exemple, une dizaine de foyers de tensions existent. Ainsi l'Égypte, entièrement tributaire du Nil pour ses ressources en eau, doit néanmoins partager celles-ci avec dix autres États du bassin du Nil : notamment avec l'Éthiopie où le Nil bleu prend sa source, et avec le Soudan où le fleuve serpente avant de déboucher sur le territoire égyptien. Quant à l'Irak et à la Syrie, ils sont tous deux à la merci de la Turquie, où les deux fleuves qui les alimentent, le Tigre et l'Euphrate, prennent leur source. L'eau de l'Euphrate a d'ailleurs souvent servi d'arme brandie par la Turquie contre ses deux voisins : grâce aux nombreux barrages qu’elle a érigés sur le cours supérieur du fleuve et qui lui permettent d’en réguler à sa guise le débit en aval. La Turquie possède là, en effet, un puissant moyen de pression.

Les principaux conflits éclatent pour l’utilisation du Jourdain, de l’Euphrate, du Tigre pour le Moyen-Orient. En Asie avec l’Indus, le Mékong, le Gange et le Brahmapoutre. En Amérique avec l’Amazone, le Colorado et le Rio Grande. En Afrique au Niger, au Congo, au Sénégal, le Nil et le lac Tchad.

L’utilisation de l’eau crée des conflits non seulement à l’échelle internationale mais aussi sur des échelles plus réduites. A l’échelle locale entre villes et campagnes ou entre tourisme et agriculture (Etats-Unis avec Colorado qui voit des conflits entre les utilisateurs, Tunisie…). A l’échelle régionale, les tensions peuvent naître entre les régions excédentaires et les régions déficitaires en eau.

L’eau sera-t-elle l’enjeu majeur des guerres futures ?

Les perspectives ne sont pas rassurantes. Selon les analystes, face à la raréfaction de l’eau, l’apparition de futurs conflits liés à l’eau est très vraisemblable. Pour l’instant, l’eau est un élément qui entre dans les conflits mais n’en est pas l’unique cause. Les conflits qui éclatent résultent d’un ensemble de multiples problèmes (politique, économique, militaire, ethnique, sociale, sanitaire…). Il y a peut-être aussi une forte médiatisation de l’enjeu géopolitique de l’eau, ce qui aurait tendance à créer une mythique de la pénurie de l’eau. L’eau, en revanche, peut être utilisée comme une arme commerciale, un moyen de pression ou comme arme économique. La Turquie a un rapport de force bien plus important que la Syrie et l’Irak lorsque ces trois pays négocient la distribution des eaux de l’Euphrate car il prend sa source en Turquie. Ces négociations se font notamment dans le cadre de l’aménagement de ce fleuve ainsi que le Tigre. Par exemple, la Turquie a menacé de couper le cours de l’Euphrate si l’Irak et la Syrie accordaient refuge aux rebelles indépendantistes kurdes. Un pays qui ne dispose pas de réserves importantes en eau est contraint à l’importation, ce qui implique un coût élevé.

En Espagne, l’importation d’eau de France et du Rhône est une solution onéreuse mais nécessaire pour répondre aux demandes d’eau.

 En Palestine, les conflits pour l’eau opposent surtout Israël, les territoires occupés (bande de Gaza, Cisjordanie), la Jordanie mais le conflit est avant tout politique et religieux. L’eau est un élément de crispation entre les différents interlocuteurs et son intérêt est économique et éminemment vital et stratégique. Devant le nombre limité de ressources avec le Jourdain au débit annuel moyen de 1,4 km3, la nappe souterraine sous les collines de Cisjordanie (600 millions de m3) et celle sur la côte qui s’étend d’Haïfa à Gaza (300 millions de m3), l’eau rare doit être distribuée entre chacun et le partage reste plutôt inégal. Israël pompe de plus en plus dans le lac de Tibériade pour satisfaire la demande. Il comprend 80% des eaux de Cisjordanie dans son réseau national et surexploite la nappe côtière.

Le partage est difficile puisque aucun plan de partage des eaux n’a été accepté par tous depuis plus de 40 ans. Sur 55% du territoire occupé par Israël, il absorbe 86% des ressources en eau. Les deux tiers de la consommation en eau d’Israël viennent de l’extérieur des frontières de 1948 et 62% de la consommation est destinée à l’agriculture. Ainsi, les Palestiniens consomment dix fois moins d’eau par rapport aux Israéliens. Les Palestiniens revendiquent 80% des ressources de la Cisjordanie (contre 20% aujourd’hui) et impliquerait pour Israël de se priver de 20% de ses ressources disponibles à l’heure actuelle. Pour la Jordanie, le quart de sa consommation annuelle provient des ressources non renouvelables (pompage massif dans les nappes souterraines fossiles).

Mais certains espèrent au contraire que la nécessité du partage évitera les guerres et pourra même être utilisé pour atténuer les conflits. C’est l’avis en tout cas du géographe américain, le grand spécialiste Aaron wolf interrogé par le courrier de l’Unesco.


Entretien avec Aaron Wolf

La guerre de l’eau n’aura pas lieu

«Les guerres du XXIe siècle éclateront à cause de l’eau». Cette sinistre prédiction, très médiatisée, ne se justifie pas, estime le géographe américain Aaron Wolf*, qui se réfère à l’histoire des conflits sur l’eau.

Lorsque les journalistes évoquent le thème de l’eau, c’est presque toujours pour agiter le spectre de la guerre. Vous avez recensé tous les accords et tous les «incidents» internationaux liés à l’eau. Quand, pour la dernière fois, deux Etats se sont-ils battus pour l’eau ?

La seule vraie guerre de l’eau connue remonte à 4 500 ans. Elle a opposé deux cités mésopotamiennes à propos du Tigre et de l’Euphrate, dans le sud de l’Irak actuel. Depuis, l’eau a parfois envenimé les relations internationales. Mais on voit souvent des nations ennemies -comme l’Inde et le Pakistan ou Israël et les Palestiniens- régler leurs conflits sur l’eau même s’ils se déchirent pour d’autres raisons. Nous avons analysé tous les litiges connus qui ont opposé deux Etats au cours des 50 dernières années, sur les 261 bassins fluviaux existant dans le monde. Sur les 1.800 litiges recensés, les deux tiers sont apparus dans le cadre d’une coopération, par exemple lors d’enquêtes scientifiques communes ou au moment de la signature d’un traité (il en existe 150 sur l’eau). Quant aux incidents plus sérieux, 80% se sont limités à des menaces verbales de chefs d’Etat, sans doute avant tout destinées à leur électorat. En 1979, le président Sadate déclarait ainsi, à propos du Nil, que «l’eau était le seul mobile qui pourrait conduire l’Egypte à entrer de nouveau en guerre». Le Roi Hussein de Jordanie aurait dit la même chose en 1990, à propos du Jourdain. Cependant, au cours des 50 dernières années, on ne s’est battu pour l’eau que 37 fois, dont 27 concernaient Israël et la Syrie, à propos du Jourdain et du Yarmouk.

Selon certains, la pénurie croissante d’eau fait que l’on ne peut plus se référer au passé pour prédire le futur. Les problèmes les plus graves semblent concerner le Tigre et l’Euphrate, ainsi que le Jourdain. Tous les pays limitrophes ont soif. Ils ont aussi les moyens de détourner l’eau de leurs voisins, avec qui ils sont déjà à couteaux tirés. Pourtant, tous ont trouvé des accords.


Il y a des guerres du pétrole, pourquoi pas de l’eau ?

Sur le plan stratégique, se battre pour de l’eau est absurde : on n’accroît pas ses réserves en faisant la guerre au voisin, à moins de s’emparer de tout son bassin hydrographique et de le vider de ses habitants et ce, au risque de terribles représailles. Mais l’eau a déjà servi d’arme et de cible de guerre. Tout le temps. Mais c’est un autre problème. Pendant la guerre du Golfe en 1991, l’Irak a détruit la plupart des usines de dessalement du Koweït et la coalition alliée a pris pour cible les infrastructures sanitaires et d’approvisionnement en eau de Bagdad. Avant l’intervention de l’OTAN au Kosovo, en 1999, les ingénieurs serbes ont fermé le système de distribution d’eau de Pristina.
Mais il faut distinguer l’eau en tant que source de conflit, ressource ou arme de guerre. De même, se battre pour du pétrole n’est pas la même chose qu’utiliser un lance-flammes ou du napalm.


Alors d’où viennent ces rumeurs concernant une guerre de l’eau ?

En partie de l’après-guerre froide, quand l’armée s’est demandé : «et maintenant, que faisons-nous ?». C’est là qu’on a commencé à parler de sécurité environnementale. Vers 1992, de nombreux politologues ont écrit que la pénurie de ressources allait mener à la guerre. Quand on réalise l’importance de l’eau pour les écosystèmes et les sociétés en général, il devient tentant de la considérer comme une source de conflit. Mais ces analystes ne mesuraient pas toutes les subtilités du problème.

Vous affirmez que l’eau, par sa nature même, incite les Etats à coopérer.
Les accords d’Oslo entre Israéliens et Palestiniens sont nés d’entretiens privés entre responsables de l’eau de la région, à Zurich en 1990 si mes souvenirs sont bons. Ce sont eux qui ont amené leurs homologues politiques à se rencontrer et initié le processus.
Ce genre de réactions en chaîne est fréquent. Plusieurs Etats des bords du Nil ont commencé par discuter de l’eau et élaborent aujourd’hui un accord qui inclut, entre autres, les réseaux routiers et électriques (voir pp. 30-31).


Vous soutenez que le danger est moins la pénurie que la tentation pour un pays de contrôler une voie d’eau internationale. Les conflits portent souvent sur la construction de barrages. Mais ces projets nécessitent généralement la participation d’organisations comme la Banque mondiale, qui les évalue selon des critères écologiques et éthiques. Comme elles tiennent les cordons de la bourse, ces organisations ne peuvent-elles pas prévenir les conflits ?

C’est déjà arrivé. Mais comme les fonds viennent de plus en plus d’investisseurs privés, les banques de développement ne peuvent plus imposer leurs conditions. La Turquie, par exemple, réaffecte des fonds pour financer un projet controversé, qui prévoit la construction de 22 barrages et de 19 centrales électriques sur le Tigre et l’Euphrate. C’est aussi le cas en Inde, avec le barrage de Narmada, et en Chine, avec le projet des Trois Gorges.

Autre raison d’espérer, ce qui se passe actuellement autour du Nil, le fleuve dieu pour les amateurs d’histoire et de culture.

Propos recueillis par Amy Otchet


Le Nil peut donner l’exemple…*
Au temps des pharaons, dit la légende, les Egyptiens calmaient les dieux qui alimentaient la source du Nil, par des offrandes qui remontaient le fleuve en direction du royaume d’Ethiopie. Ces marques de gratitude avaient leur raison d’être : aujourd’hui encore, près de 86 % des eaux qui irriguent le sol aride de l’Egypte provient du Nil Bleu, né en Ethiopie.

Il va sans dire que cet échange à sens unique entre l’Egypte et l’Ethiopie – l’un manquant d’eau et l’autre la fournissant gratuitement – n’a pas toujours suscité des relations harmonieuses. En 1979, le Nil devint même un enjeu prioritaire de sécurité nationale. En réponse au projet éthiopien d’exploiter sa plus précieuse ressource naturelle, le président égyptien Anouar al-Sadate déclarait : «Seule la question de l’eau pourrait conduire l’Egypte à entrer de nouveau en guerre».
On ne peut pas ignorer le caractère explosif du problème. Près de 95% de la population égyptienne s’entassent sur la bande fertile qui borde le Nil et son delta, seule ressource en eau du pays. Pauvre et sous-développée, l’Ethiopie subit, depuis les années 1970, des sécheresses régulières qui ont causé des millions de morts. Actuellement, le pays ne consomme que 2 % de ses ressources en eau. Le Nil Bleu, dont la source principale est le lac Tana, est considéré depuis longtemps comme une richesse exploitable pour l’irrigation, la production hydroélectrique et la croissance d’un pays dont la population a toutes les chances d’augmenter.

Entre les deux voisins, les tensions ont toujours existé sur la question de l’eau, mais à l’époque où Anouar al-Sadate tenait ces propos belliqueux, leurs relations étaient au plus mal. Après un flirt de dix ans avec les Etats-Unis, l’Ethiopie se retrouva, dans les années 1970, sous l’emprise du régime marxiste du lieutenant-colonel Mengistu Hailé-Mariam. Des experts soviétiques furent invités à étudier la possibilité d’endiguer les affluents du Nil et d’en exploiter l’eau, conduisant l’Egypte à menacer de détruire tout barrage par la force militaire.
«Ces menaces ont parfois conduit à penser que l’eau allait être, dans un avenir proche, la principale cause de conflits en Afrique. Mais ces conflits n’étaient, en vérité, qu’une conséquence de la guerre froide», estime Rushdie Saeed, l’un des meilleurs experts égyptiens sur l’eau.
Depuis le début des années 1990, le Nil a cependant continué de susciter des querelles diplomatiques. Au début de la décennie, l’Egypte accusait le régime soudanais de chercher à déstabiliser le président Hosni Moubarak. Alors que les relations entre les deux pays étaient au plus bas, le Soudan et l’Ethiopie formaient l’Organisation de la vallée du Nil Bleu, pour étudier plusieurs projets d’infrastructures importants, sans concertation avec l’Egypte. Ce qui provoqua de la part de cette dernière de nouvelles menaces d’intervention militaire.

 Et on pourrait évoquer bien d’autres cas de choix entre conflits et coopération.

Le Gange, l’Indus et le Brahmapoutre : ces trois fleuves sacrés divisent le sous-continent. Si l’Inde accepte aujourd’hui de mieux les partager avec ses voisins, de nombreux foyers de tension demeurent.
La géographie, l’héritage soviétique et la croissance démographique vont obliger les cinq pays d’Asie centrale à une coopération étroite, dans une région où l’eau reste une arme.

Moins d’eau ce sera plus de guerre ou plus de solidarité. L’avenir de notre planète ne sera certes pas « un long fleuve tranquille ».

* Article d’Al Aahram du Caire

 

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