A l'échelle d'un conflit comme celui du Darfour, de tels mots pèsent lourd. Le général Martin Luther Agwai, commandant et chef opérationnel de la force hybride Union africaine - Nations unies (Minuad), la plus grosse opération de maintien de la paix de la planète, est catégorique : "Aujourd'hui, je ne dirais pas qu'une guerre est en cours au Darfour", a-t-il déclaré à Khartoum, avant de quitter son poste, jeudi 27 août, au terme d'une mission de deux ans. Devant des journalistes dans la capitale soudanaise, le général Agwai a expliqué : "De mai à aujourd'hui, qu'a-t-on eu sur le terrain ? (...) Militairement, pas grand-chose. Désormais, il y a plutôt des problèmes de sécurité. Banditisme, problèmes localisés, des gens qui essaient de résoudre des problèmes touchant à l'eau ou aux terres à un niveau local. Mais je pense que nous avons passé le stade d'une vraie guerre en tant que telle."
La guerre est-elle finie au Darfour ? L'officier de haut rang nigérian n'est pas le seul à l'affirmer. Le patron de la Minuad, Rodolphe Adada, a exposé la même approche en avril devant les membres du Conseil de sécurité, à New York.
Développant l'analyse qu'une "guerre de basse intensité" avait remplacé la grande période des massacres de populations par les forces gouvernementales et leurs alliés, il avait été surpris par la violence des critiques qu'il lui avait fallu essuyer, notamment des représentants des Etats-Unis et de la France, qui lui reprochaient d'adopter un point de vue irréaliste ou d'embellir la situation au Darfour en raison de sympathies entretenues à l'égard du pouvoir soudanais dont le président, Omar Al-Bachir, est poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI).
A l'appui de sa démonstration, M. Adada avait avancé un chiffre. Alors que les grandes tueries et les vagues de destruction organisées par les autorités soudanaises en 2003-2004 s'étaient traduites par environ 200 000 morts, victimes directes ou indirectes des opérations de terre brûlée menées par les forces gouvernementales et leurs supplétifs, les janjawids (environ 300 000 aujourd'hui), le bilan de la dernière année au Darfour est radicalement différent : "Deux mille personnes ont trouvé la mort entre le 1er janvier 2008 et la fin du mois de mars 2009, y compris 14 casques bleus", avait-il noté.
Depuis, le départ anticipé de Rodolphe Adada a été programmé pour la fin août. Sa démission a été acceptée. Avant de quitter son poste, il a répété, jeudi à Khartoum, qu'il ne changeait en rien sa position : "Oui, j'ai touché un tabou, un tabou commercial qui dit qu'au Darfour, c'est le génocide qui continue. Malheureusement, le fait de rendre compte de la réalité venait briser un peu ce tabou", a déclaré M. Adada à l'Agence France-Presse.
Près de deux ans après le début de son déploiement, la mission hybride compte 18 500 soldats et policiers sur les 26 000 prévus. Elle fait l'objet de nombreuses critiques pour son incapacité à protéger les populations civiles. Car la paix, en tout état de cause, est loin de régner au Darfour. Plus de 2,7 millions de personnes vivent toujours dans des camps de déplacés, à la merci de mauvais traitements de soldats, de miliciens, voire de membres des groupes rebelles. De nombreux villageois ont été chassés de leurs terres, récupérées dans certains cas par les membres de tribus arabes.
L'idée que la guerre pourrait avoir pris fin est rejetée par les responsables des groupes rebelles. Mais dispersés en près de vingt factions, les rebelles du Darfour ont perdu une partie de leur capacité militaire. Cela ne remet pas en cause l'influence de certains d'entre eux, comme Abdel Wahid Al-Nour, en exil en France, très populaire dans les camps de déplacés.
Sur le terrain, le seul mouvement capable de menacer les forces soudanaises est le Mouvement pour la justice et l'égalité (JEM). Son chef, le docteur Khalil Ibrahim, avait mené ses hommes jusqu'aux portes de Khartoum en mai 2008. Depuis, le JEM a participé à des pourparlers avec le pouvoir soudanais, à Doha, au Qatar. Ces négociations, dans l'impasse, pourraient profiter du nouveau climat, lié aux inflexions de la politique américaine à l'égard du Soudan.
Des responsables américains ont fait leur l'attitude de George Bush et de ses conseillers. Susan Rice, l'actuelle représentante des Etats-Unis aux Nations unies, estime qu'au Darfour, il y a "un génocide qui continue ". Mais l'ancienne secrétaire d'Etat adjointe chargée des affaires africaines de Bill Clinton n'incarne pas la tendance lourde de la politique de Barack Obama s'agissant du Soudan.
Le nouvel envoyé spécial américain pour le Soudan, le général Scott Gration, applique une nouvelle approche avec Khartoum. Après avoir proposé de lever les sanctions contre le Soudan, il participe à une initiative régionale, avec la Libye et l'Egypte, pour trouver une solution négociée à la crise au Darfour, en commençant par tenter de réunifier huit groupes rebelles autour du JEM avant d'entamer des négociations avec Khartoum. Une solution politique pour terminer la guerre, en somme.