9 PALABRES JEUDI Dès le petit déjeuner du matin suivant, nous partons pour faire le tour de Goz Beïda comme prévu : « Tu sais où il y a un campement arabe ? - Oui, j'ai demandé pour avoir du lait de chamelle. - Ah, très bien, je n'y avais pas pensé. En plus, c'est une bonne idée, c'est tellement bon, tu crois que je pourrai en ramener dans une calebasse, sans la renverser ? - On essaiera. » Le bruit de la voiture d'abord, et l'arrivée d'un blanc ensuite, fait sortir beaucoup de monde du campement, les hommes, puis les enfants nus s'approchent de moi : " Salam ..., ensuite, Adoum fait la traduction : Je voudrais acheter du lait de chamelle et une calebasse pour l'emporter, etc..., puis, nous essayons de poursuivre la conversation : " Etes- vous ici depuis longtemps ? - Non, trois jours, seulement. Vous pensez rester encore combien de jours ? - Nous ne savons pas, peut-être trois jours, nous partirons quand le pâturage sera épuisé. Vous allez vers où ensuite ? Vers le sud- ouest, vers le Salamat. Vous avez des vaches aussi ? - Oui, quelques unes. - Le soir, vous ne craignez pas les lions ? - Non, nous les enfermons dans la zériba. - Et les chameaux ? - Non, les chameaux, nous les entravons, ça suffit. Les lions n'attaquent presque jamais les chameaux. - Vous ne craignez pas les éléphants ? - Il n'y a presque plus d'éléphants, et ils sont plus au sud en cette saison. - Elle est grande votre zériba, elle peut contenir combien de vaches ? - Cinquante environ. Y a-t-il des camps qui ont plus de vaches que vous. - Non, pas les arabes, les peuls ont plus de vaches, mais ils n'ont pas de chameaux. - Et les chevaux ? - Nous avons des chevaux, chaque homme a un cheval au moins, et il y a les juments et les poulains. - Ils sont dans la même zériba ? - Non, pas toujours, quelquefois les chevaux sont attachés, quand on ne craint pas les lions. » Cette longue conversation avec la traduction, nous entraîne inévitablement vers le thé qu'il est impossible de refuser. Nous sommes donc installés sur de très beaux kélims devant la tente, après avoir fait le tour de la zériba et l'avoir mesurée discrètement. Notre hôte, flatté de notre curiosité, fier de son hospitalité, ajoute le poulet au piment. Devant tant de générosité, je sors de mes poches un paquet de cigarettes pour mon hôte et quelques "bic" qui sont toujours appréciés des enfants. Au moment de partir, on nous apporte le lait et notre hôte refuse d'être payé. Je finis par accepter en lui disant que je lui rapporterai la calebasse. Nous nous séparons après force salutations et voeux de bonne santé. Ces mondanités nous ont pris beaucoup de temps, il est un peu tard pour visiter un autre campement. Nous terminons le tour de la ville. Nous nous arrêtons près d'une zériba de sédentaire pour la mesurer également et nous rejoignons la maison en douceur. Ma calebasse de lait est presque pleine à l'arrivée ; dès que nous nous sommes éloignés du campement, je n'ai pu résister à la tentation de goûter à nouveau le lait de chamelle ; la saveur est encore meilleure que dans mon souvenir, mais la décrire m'est difficile : C'est comme un lait de vache assez fluide sortant du pis, avec un goût plus riche ! A notre arrivée, je suis attendu par le secrétaire, un vendeur de cheval, et un vendeur de tapis. Je commence par retourner les coins des tapis pour vérifier sur quelques uns le fameux "Made in Belgium" qu'on trouve partout. Je choisis un kélim un peu fatigué mais au dessin naïf intéressant. Je regarde le cheval qui me parait de meilleure qualité que le précédent, je demande qu'on me le selle pour l'essayer. En attendant, j'interroge le bachelier secrétaire, il me parait sympathique et dynamique, je pense que j'arriverai à travailler avec lui. Il parle très bien un français riche, il connaît l'arabe écrit et parlé, il parle aussi deux langues locales le Ouaddaï et le Didjaï, il comprend un peu le Sourbakhal une langue parlée par un tout petit peuple qui habite l'Hadjer (le rocher) Sourbakhal. Si je comprends bien, il me sera vite indispensable. Nous décidons de son salaire, et de ses heures de travail habituelles, mais je le préviens qu'il m'accompagnera partout et que ses horaires seront les miens en dehors de Goz Beïda. Le cheval m'attend, avec ma selle. En quelques minutes, je le trouve un peu froid mais très sensible de la bouche. Il faudra choisir une embouchure très douce pour le monter agréablement, ou mieux, mettre une paire de rênes à la muserolle. Je décide de le garder. Au beau milieu de ces importantes négociations, avec un air de conspirateur très crédible, Issa s'approche et me murmure à l'oreille : " Un homme veut te voir, il ne veut pas entrer, il ne veut pas qu'on le voit, il est envoyé par Adoum Ahmet. D'accord, je termine, je le verrai derrière le poste, conduis-le sous le citronnier." Je renvoie les marchands, je demande à mon secrétaire de commencer demain matin, et je me dirige vers le citronnier dont les branches chargées de fruits frôlent le sol. A l'abri de la ramure, je trouve mon homme : "Salam alekum - Alekum asSalam - Inta kalam arab ? ana ma kalam francé Inta kalam bichech (tu parles lentement) - Aywa, tahal mahai (oui, viens avec moi). - Aywa, be l'watîr wa l'chîfeur, inta radja (oui, avec la voiture et le chauffeur, toi, attends). Je vais chercher Adoum, au passage je prends ma carte, mon pistolet et trois grenades offensives, au cas où ... ça fait du bruit et ça permet de partir vite. Nous roulons assez longtemps à travers la brousse entre les rochers, sans emprunter aucune piste. Je suis assez facilement la route sur la carte ; les montagnes qui encadrent Goz Beïda au nord, à l'ouest et au sud sont des points de repère évidents. Notre guide nous demande d'arrêter, descend de voiture, nous montre la direction de la prochaine crête : "Wara !" (derrière) puis sans autres commentaires, il s'éloigne de ce trottinement si caractéristique des gens de la brousse qui parcourent ainsi, sans fatigue apparente, de nombreux kilomètres. Un peu interloqué, je le laisse partir en silence. Adoum, qui me fait confiance, attend patiemment mon ordre. "Bien, allons-y." J'espère que je ne vais pas tomber dans une embuscade, qu'Adoum Ahmet ne va pas faire de moi le premier mort français de la "recolonisation" du Tchad. Il est un peu tard pour reculer, et je ne veux pas inquiéter Adoum. "On va visiter un campement arabe, je ne sais pas si c'est le bon qu'on va trouver là. En arrivant, tu feras tout de suite demi-tour et tu arrêtes le moteur seulement quand je te le dirai, d'accord ? D'accord, mon capitaine." Je ne suis vraiment pas fier de moi. Je me trouve aussi stupide que les touristes "nunuches" qui s'aventurent dans les zones de combat du Moyen-Orient en s'imaginant que leur visage pâle va les protéger des ennuis. "On" sais où je suis, je suis quasi-désarmé et sans défense. Dans ces cailloux, un cheval rattrape ma jeep en quelques dizaines de mètres. La quantité d'armes qui a été "consommée" par ici au cours des dernières années rend mon pistolet aussi défensif qu'un compte-gouttes
De l'autre coté de la crête, ma peur ne fait pas disparaître un grand campement nomade installé en bas autour d'un puits. Adoum s'arrête à une centaine de mètres des premières tentes rondes. Celles-ci faites de nattes de roseaux tressés jetées sur des branches courbées caractérisent au Tchad les campements arabes aussi sûrement qu'un panneau indicateur. Nous attendons quelques secondes pour voir apparaître d'abord des enfants, puis des femmes. Deux cavaliers les dépassent au galop pour nous rejoindre. je descends de voiture et me dirige vers eux. Adoum fait demi-tour. Les cavaliers n'ont pas d'armes. Je suis presque rassuré. La conversation s'engage :"Salam alekum Alekum asSalam Ana noudora salam achcheikh (je veux saluer le cheikh) Achcheikh ma hini (le cheikh n'est pas ici) aywa, na'arf, agîf (oui, je sais, attends). J'appelle Adoum à mon secours : "Tu peux arrêter le moteur et venir avec moi. Dis-leur : Je viens saluer le chef de leur campement." Nous sommes invités à nous approcher des tentes. De nombreux enfants garçons et filles absolument nus, à la peau cuivrée, nous entourent, rieurs, et prennent d'assaut la voiture. Un enfant nu à chaque main, j'arrive devant la tente du chef qui nous attend sur un tapis de laine et de soie, magnifique sur ce sable presque blanc. A mon épaule, ma sacoche contenant les grenades me gène terriblement, j'en rougis de honte. Je la serre contre moi de peur qu'un gamin trop curieux n'aille y mettre son nez. Il m'invite à m'asseoir, je me déchausse et m'installe. Nous buvons le thé puis : " - Tu as voté, il y a quelques mois, tu sais que les français reviennent. - Oui. - Je suis le chef français de Goz Beïda. J'ai voulu te saluer parce que tu passes tous les ans par ici, et que tu es le chef de ton campement. J'organise une grande palabre avec tous les chefs des peuples de la région, pour que la paix revienne pour longtemps. Je voudrais que tu viennes. -Je ne suis pas le Cheikh de mon peuple. - Je sais, mais ton Cheikh ne vient jamais par ici. C'est donc toi que je veux pour la palabre, tu lui diras ce qui sera dit. - D'accord, je viendrai à Goz Beïda pour te voir. - Est-ce que lundi matin te convient ? - Je serai chez toi lundi". Il me rappelle tout à fait le Cheikh des arabes Maharyé disparu dans la tourmente. Nous échangeons encore quelques politesses, mais il se fait tard. Adoum et moi ne connaissons pas suffisamment le coin pour pouvoir rouler de nuit. Nous quittons à regret cet éden apparent, accompagnés jusqu'à la voiture par les enfants nus. Il me reste à convaincre les peuls et ma réunion pourra se tenir. Je dois aussi en parler au sultan, recueillir son avis et son appui. Ma décision est prise, mais quel en sera le résultat ? "Il n'est pas nécessaire d'espérer...", mais persévérer sans succès serait stupide. Saurais-je voir l'échec aussi facilement que la réussite ? Je crois au résultat, et ma foi est fondée sur deux arguments "africains". Les zéribas en barbelés dureront bien une dizaine d'années. Elles ne demanderont pratiquement aucun entretien, les barbelés ne seront pas brûlés par les feux de brousse ou par les femmes, ils ne seront pas emportés par le vent, s'ils sont fixés convenablement au sol. Si mes enclos sont toujours disponibles sans effort, et suffisants, on les utilisera. Pendant ce temps- là, les femmes prendront le bois pour la cuisine dans les anciennes zéribas qui leur offriront des branchages déjà coupés, et qui disparaîtront ainsi en deux ou trois ans, les charbonniers aussi accéléreront le processus. ...Faire entièrement une zériba en épineux est un travail long et désagréable ... ... Il nous restera à trouver une solution de remplacement pour la cuisson des aliments quand toutes les zéribas seront brûlées, j'ai mon idée, mais ceci est une autre histoire.