MERCREDI
Cette seconde journée commence sous les meilleurs auspices ... Adoum apparaît quand je prends mon petit- déjeuner. "Bonjour, Adoum, comment ça va ? - Bien, bonjour mon Capitaine. - Tu as trouvé une chambre en ville ?" Evasif : " Oui, oui, j'ai un cousin - ah bon, tu vas loger chez lui tout le temps ? - Non, je ne sais pas. - Bien, je voudrais que tu portes un mot au sultan, juste à neuf heures. - D'accord. - En même temps, tu diras que je n'arriverai qu'à neuf heures et demi, qu'il commence sans moi."
Je veux qu'ils puissent parler en mon absence, j'espère ainsi que quelques problèmes apparaîtront. Le cuisinier entre à son tour : "Salam alekum ! - Alekum asSalam ! - Affié Teibin - Teibinké ! - Tu me donnes de l'argent pour le marché. - D'accord, tu veux combien ? - Trois cents, et tu me dois deux cent cinquante pour hier. - Voilà, tu veux de l'argent tous les jours ou à la semaine ? - Non, je préfère tous les jours, c'est toi qui le gardes. - Bien, dis- moi, Mahamat, tu connais les chevaux ? - Oui, j'ai un cheval. - Au marché, on en trouve ? - Oui, mais pas tous les jours. - Si tu connais quelqu'un qui veut vendre un bon cheval, tu peux lui dire de venir me voir ? - Oui, je vais demander. - Merci, à tout à l'heure." J'en parlerai aussi au sultan ; il doit bien avoir un petit élevage, et peut- être un pur sang arabe.
Il est l'heure de faire mon tour, si je ne veux pas être trop en retard à notre réunion. "Issa, tu peux venir au marché ? - C'est un peu tôt, patron. - Oui, mais après, j'ai ma réunion. Tu continueras tout seul. Et si tu veux, j'y retournerai avec toi avant le repas. Tu as fait une liste ? - Oui, mais il y a des choses que je ne sais pas dire en français. - Ca ne fait rien, tu me montreras. Pendant que j'y pense, je voudrais que tu fasses venir un âne d'eau aussi le soir, juste avant la nuit. Ce matin, je n'ai plus d'eau. - Oui, patron. Ca coûte. - Ca ne fait rien, tu dis combien, je paie. Tu achèteras aussi deux chameaux de mil, avant que ce soit trop cher, pour le cheval que je vais acheter. Voilà cinq mille, tu marqueras les comptes et tu me rendras le reste, d'accord ? - Je ne sais pas compter en français. - Ca tombe bien, tu me réapprendras à compter en arabe, j'ai oublié." Le reste du temps passe très vite à trouver un tailleur pour les moustiquaires, et pour mes vêtements, un chausseur pour mes naïls sur mesure. Nous louons un enfant pour porter toutes nos emplettes. Issa se charge lui-même de deux précieux fers à repasser à charbon de bois, chers, lourds et fragiles. Je contemplais mon boy avec admiration en 70 quand il utilisait ces fers pour repasser aussi bien le nylon que le coton !
5 SOUVENIRS ET PROJETS
Quand j'arrive dans la sous-préfecture, le bruit de mes pas sur le sol de la grande entrée annonce mon arrivée et ramène le silence : "Salam Alekum ! - Alekum asSalam ! - Excusez mon retard, s'il vous plaît. Où en êtes-vous ? De quoi parliez- vous ?"
"Nous parlions des nomades, dit le préfet, c'est difficile, ils n'appartiennent pas tous à la même tribu, les cheikh ne passent pas par ici, certains ne quittent pas le Soudan. - Est- ce qu'il y en a un au moins qui est par ici en ce moment ? Je ne sais pas, moi, le Cheikh des arabes Maharyé habitaient en saison sèche à Abougoudam, par exemple ?" Un silence pesant s'installe. "- Qu'y a- t- il ?" Le sultan prend la parole, désigné par les regards des autres : "- Les Maharyé étaient ta tribu.
- Etaient ? oui, c'est vrai, ma femme du Tchad était une Maharyé. - Etaient. Quand les Libyens sont partis, le Cheikh et toute sa famille ont été tués par les Ouaddaï à Abougoudam. Presque tous les Maharyé du Ouaddaï ont été massacrés, ceux qui ont échappé, sont partis avec leurs frères du Soudan, et ne reviennent plus au Ouaddaï. Ils s'étaient compromis avec le pouvoir libyen. Ton ami le Cheikh, et peut-être ta femme, sont morts de la main des Ouaddaï."
Leurs visages me revient à la mémoire, et aussi celui de sa quatrième femme, une jeune arabe fille d'un Cheikh du Kanem, d'une extraordinaire beauté. Quand elle apparaissait, je ne pouvais absolument pas la quitter des yeux. Les premières fois, cela lui paraissait inconvenant, il toussotait de réprobation. Ensuite, nous étions devenus des amis, il s'en amusait. Quand je me lançais dans un discours passionné comme souvent, un simple regard lui suffisait pour la faire sortir de la tente, innocemment. Je restais bouche bée. C'était le moment qu'il choisissait pour me questionner. Je n'écoutais pas. Il répétait sa question, souriant. J'avais un grand respect pour son intelligence, pour son humour. C'était un grand seigneur. Je ne comprends pas qu'il se soit compromis avec un pouvoir autre que le sien. Il ne m'a jamais fourni à l'époque le moindre renseignement. Je ne le questionnais pas, mais il m'était involontairement très utile pour sentir l'ambiance entre nomades et Ouaddaï, et pour mieux comprendre ce monde dont il était un peu la mémoire. Dans son entourage, il y avait un vieillard qui se souvenait d'avant la colonisation ! Ils respectent mon silence, pendant cette "cérémonie du souvenir" personnelle.
" Il est avec Allah ! Peut-on trouver quelqu'un qui soit, comme on dit en France, "représentatif", qui soit écouté des autres, et qui puisse se faire entendre des Cheikhs ? - C'est possible, je me renseigne, quelqu'un va partir en brousse ce soir pour le chercher, dit le Préfet. - J'ai un projet, dont je vous parlerai quand nous aurons des contacts avec les nomades. Et les peuls ? dis-je, me tournant vers le marabout. - Je parlerai demain avec un chef de famille, après la prière. - Bien, Monsieur Chachati, avez-vous pensé aux stocks ? - Oui, je sais déjà beaucoup de choses sans chercher. - Bon, avons- nous une grande quantité de barbelés, vous savez, pour entourer les champs de mines ou les dépôts de munitions. - Il y en a dans un coin du terrain d'aviation, il y en a aussi du côté de Rachracha, il y avait un poste du temps d'Hissein, et il y eut une grande bataille par là. Rachracha, à côté de Mongororo ? Oui, au bord du Bahr Azoum. C'est loin. - Ca ne fait rien. A propos, et le terrain ? - Ca va, il y a quelques travaux de nettoyage, de rebouchage et de balisage pour un jour ou deux, répond le capitaine Mahamat. On commence demain. - Tu as des outils ? - Ca va, je me débrouille. - Bien, je pense que je devrais trouver un secrétaire qui me seconderait et qui noterait toutes nos délibérations. Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui pourrait le faire ? - Moi je suis trop vieux, dit l'instituteur en retraite, mais je connais un jeune Ouaddaï, qui a eu son bac à Abéché, avant la fermeture du lycée. - Il habite où ? Il faut quelqu'un du coin. - Il est à Goz Beïda. - Bien, on peut l'essayer, faites-le venir chez moi. J'espère avoir le toubib la semaine prochaine, où en êtes-vous pour sa maison ? - Avant il y avait un dispensaire, à côté il y a une maison, on peut demander à la louer, réponds l'infirmier. - Ce sera habitable, par un blanc ? il y a une douche ? je crois, oui - Bon, voyez le propriétaire, je voudrais visiter. Le toubib, c'est peut-être un jeune à son premier séjour, il faut bien le recevoir pour ne pas le décourager tout de suite. Sultan, aurais- tu encore un stock de meubles pour lui, comme pour moi ? dis-je en souriant. - Comme pour toi, non. Mais il reste quelques choses qui devraient suffire à un célibataire. Parfait, et le dispensaire ? Il est un peu démoli, mais si tu veux, je m'y installe et je travaille pour le remettre en état, dit l'infirmier. Tu auras besoin d'aide ? J'ai un cousin qui peut m'aider Tu auras besoin d'argent ? Ben, oui, je n'ai pas d'autre travail, et ... - Bien, tu es embauché comme infirmier, nous verrons cela ensemble. Les choses ont l'air de bien démarrer, je vous remercie tous de votre dévouement. Demain, nous aurons beaucoup de travail, je propose qu'il n'y ait pas de réunion. Mais je serai chez moi au poste, ou ici à la sous- préfecture. Que tous ceux qui veulent me voir viennent. Je souhaiterais aussi connaître où vous habitez, pour pouvoir vous visiter si nécessaire. Je propose une autre réunion pour faire le point après-demain. D'accord ? Je serai absent, dit Monsieur Chachati, je vais à Abéché, j'attends du matériel. - Ah, à propos, est-ce que vous avez de la peinture genre badigeon, pour les murs ? - Je n'en ai pas, mais je peux en avoir, à Abéché. Il vous en faut combien ? - Ben, j'en sais rien, pour peindre l'intérieur de ma maison ? - J'en prendrai cinquante kilos, vous prendrez ce qu'il vous faut. - Très bien, merci, si vous avez quelque chose à me dire, vous pourrez envoyer quelqu'un ou passer avant de partir ? - Oui, d'accord. - Bien, au revoir et bon courage à tous !
6 PREMIERES EPINES
De retour à la maison, je prends la Toyota, pour aller au terrain, voir la quantité de barbelés. Il y en a beaucoup, assez pour commencer ce que je veux faire, mais trop peu pour équiper toute la sous- préfecture. Maintenant que je suis au bord de la piste, le souvenir d'un décollage mémorable en "Broussard" me revient. C'est bien sur ce terrain que mon camarade de promotion d'école militaire, seul lieutenant d'aviation de l'Armée tchadienne de l'époque m'a piloté au décollage, dans la boue à la fin de la saison des pluies. Le premier essai avait échoué, les roues s'enfonçaient et nous empêchaient de prendre suffisamment de vitesse. En bout de piste, il s'était planté en faisant demi- tour. il avait fallu demander aux villageois de pousser et ramener l'avion à son point de départ. Il avait dégonflé un peu ses pneus, mais il avait peur qu'un (gros) caillou affleurant sur la piste nous face piquer du nez, ou "casser du bois". Il nous avait fait pousser par une dizaine d'hommes, pour pouvoir démarrer un peu plus vite. Profitant d'un petit saut de l'avion sur une bosse, il l'avait maintenu à quelques décimètres du sol le plus longtemps possible pour prendre de la vitesse et réussir à passer au- dessus des épineux et des rochers en bout de piste. Je ne crois pas que quelqu'un ait respiré pendant tout ce décollage. Je m'en souviendrai, je ferai renforcer la piste en cailloux avant la saison des pluies, ou alors j'utiliserai un hélicoptère !
De retour au poste, c'est l'heure du filet de boeuf. Pour les Tchadiens, les morceaux nobles sont les viscères, il n'y a que les nasâra pour aimer la viande rouge, sanguinolente et sans goût ! Sauf en brousse, ou demande exprès, tous les jours j'aurai du filet, en steak, en daube, en pot au feu, en civet, etc.
Il me faut rédiger un compte rendu un peu plus significatif que le RAS d'hier, pour la vacation : "HVRC réunion avec responsables population sédentaire et ex-fonctionnaires résidant sur place. Terrain aviation praticable, peu de travaux. Accueil médecin et pharmacie dispensaire prêt. Besoins urgents : Carburant diesel, essence auto, pétrole lampant, réfrigérateur pétrole ou solaire, petit secrétariat mobile, Pommes de terre, liquidités, jeux de 52 cartes. Besoins délai un mois : Stocks inutilisés barbelés type obstacle anti-personnel, 3 M2 panneaux solaires, batteries, installation éclairage 12/24 V, four solaire mobile, réfrigérateur solaire ou 12/24 V. Prépare création Compagnie infanterie. Contacts avec nomades et transhumants prévus. Démarrage apparemment très positif. etc ...". Réponse d'Abéché : "Arrivée médecin, prochain avion N'Djamena, semaine prochaine sur Goz Beïda avec carburants disponibles, réfrigérateur, commande le reste, vacation dans une heure." Question, une heure plus tard : "Que voulez- vous faire avec les barbelés ? Un camp retranché ?" Réponse : "des zéribas (enclos pour le bétail)." Silence radio, jusqu'au lendemain.
http://www.mediapart.fr/club/blog/pmabeche/110809/retour-au-fongoro-suite-6