A la mort de son père, le sultan était professeur de maths à Biltine, une toute petite préfecture dans le désert, au nord du Ouaddaï. Il fut désigné comme sultan, il revint à Goz Beïda. Il y assista au calvaire de son peuple et de tous les Tchadiens. A la dictature des sudistes succédait la dictature des Toubous, puis des Goranes, puis des Toubous, puis des Zaghaouas. J'oublie les Libyens, dans cette litanie de l'envie, de l'avidité, de la vengeance et de l'horreur. En 93, avec les massacres de villages entiers, la folie aggravait encore le désastre. Il n'y avait plus que des brigands et des malheureux.
C'est ce moment que choisit mon sultan prof. de maths, pour lancer sa campagne : "Pour le retour des Nasâra, et pour le rétablissement des autorités traditionnelles". Comme disent ceux qui ont tout compris : "La double régression, la recolonisation et le tribalisme". Je ne sais comment il s'y prit. Un référendum fut organisé par l'ONU, avec l'aide de certains pays musulmans et de la France.
Très contrôlé, son résultat ne fut pas contesté, mais il fit un scandale imaginable. La population tchadienne, à une importante majorité (58,6 %), demandait que la France reçoive de l'ONU un mandat d'administration du Tchad, limité dans le temps, et que ce mandat précise l'obligation d'établir une administration compatible avec les structures traditionnelles.
La "Haute Administration" française, les Américains, les pays arabes avaient poussé de toutes leurs forces au refus du gouvernement français. Grâce à une manœuvre mystérieuse pour moi, l'assemblée générale de l'ONU n'avait pas voté sur cette question. La Chine demandait des réunions incessantes du Conseil de Sécurité, brandissait son veto à tout propos comme l'URSS aux beaux jours de la guerre froide. Le gouvernement français, conscient qu'un refus cèlerait les ambitions du pays en Afrique, finit par accepter ce mandat, dont beaucoup disaient à Paris qu'il était un piège monstrueux. Sa durée fut fixée à 25 ans : une génération pour faire renaître le Tchad !
Cet homme, ce petit prof, qui avait "révolutionné" le pays et l'ONU, en posant simplement deux questions simples à des gens simples, avait décliné toutes les nominations. Il était revenu à Goz Beïda dès qu'il avait pu. Il restait le sultan des Dadjo...
2 L'ARRIVEE A GOZ BEIDA
Adoum s'arrête devant l'ancien poste que je reconnais. Il faut prévenir de notre arrivée. Nous installons l'antenne pour prendre contact avec Abéché : "Oscar- Alpha, ici Papa- Mike, parlez. - Ici Oscar- Alpha, j'écoute. - Ici Papa- Mike, bien arrivé, RAS, parlez. - Ici O.A., Bien reçu, P.M., Vacation demain à 14 heures, parlez. - Ici P.M., bien reçu terminé."
Je ne sais pas où je dormirai ce soir. Peut-être là ? " Adoum, tu attends ici, à l'ombre. On a encore de l'eau ? Il détache la guerba qui a fait toute la route sur le flan de la jeep à l'ombre et me la tend... Merci... Je vais voir le sultan". L'après-midi touche à sa fin, dans deux heures, il fera nuit. Il faut faire vite. Je m'avance vers la maison du sultan, dans mon esprit "le palais", une forte maison brune de briques crues avec de hauts murs sans fenêtres. A mi-chemin, je fais demi-tour: Comme son père, il me parlera en arabe et il ne fera pas la traduction, pour que ceux qui l'entourent le comprennent. J'ai tout oublié de l'arabe, en 25 ans. Il me faut un interprète. Adoum fera l'affaire : " Paie un gosse, pour garder la voiture ; viens, tu vas traduire."
On dirait que je suis attendu ! Le sultan est déjà sur sa natte. Rien n'a changé.
Je lève une main : - Salam alekum !
Tous me répondent : - Alekum asSalam !
- Afie teïbîn ! - Teïbînké !
Cela peut durer une minute ou plus, chacun mettant un point d'honneur à prononcer la dernière salutation. Ce soir, j'abrège :
" Je suis très heureux de retrouver mon pays, et le fils de mon ami. Ton père m'appelait son frère. Je te servirai ; ensemble, nous servirons le pays de tes ancêtres et le pays que j'ai choisi."
Il me désigne une place sur sa natte, j'enlève mes naïls, et je m'assieds. Le thé arrive : sur un plateau de cuivre, la théière bouillante, les six petits verres, le pain de sucre. Il casse le sucre avec le petit marteau de bronze, sucre la théière, sert les six verres en levant haut la théière, me présente un verre :
" - choukran ! - afouan !"
Nous buvons en chuintant, pour refroidir le thé bouillant, sans parler.
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