Ses lunettes noires, sa grosse moustache et sa petite taille étaient familières dans le paysage franco-africain. La disparition d’Omar Bongo Ondimba, 73 ans, le 7 juin, dans une clinique de Barcelone, n’est pas seulement celle du doyen des chefs d’État de l’Afrique francophone. C’est le dernier pilier de la Françafrique qui s’en est allé. Omar Bongo Ondimba, qui commença ses quarante et un ans de présidence à la tête du Gabon sous le nom d’Albert-Bernard Bongo, était le symbole des relations politico-affairistes qui liaient la France et certaines de ses ex-colonies d’Afrique noire. Sa mort clôt le dernier chapitre de l’histoire postcoloniale française en Afrique. Elle tourne peut-être la page d’une époque commencée avec les indépendances des pays de l’Afrique francophone sous la houlette du général de Gaulle. Une époque qui a perduré avec beaucoup de hauts et de bas, de brouilles et de coups de colère nationalistes, pendant près d’un demi-siècle. Denis Sassou Nguesso, l’actuel président du Congo Brazzaville - et ex-beau-père de Bongo -, rêve de prendre la relève. Mais on ne succède pas facilement à Bongo.
Fallait-il qu’entre l’Élysée et le président du Gabon les relations se soient crispées pour qu’Omar Bongo Ondimba suive les conseils de ses proches et décide, le 6 mai, de partir se reposer en Espagne, et non en France, sa seconde patrie ! L’homme est à bout, usé, sans ressort depuis le décès de son épouse, Édith-Lucie Bongo, fille de Sassou Nguesso, en mars. On parle d’un diabète mal soigné. Il souffre, en fait, d’un cancer de l’intestin et une hémorragie l’a obligé à quitter Libreville à la hâte. Le doyen de l’Afrique ne cache pas sa déception vis-à-vis de la France de Nicolas Sarkozy, qu’il soupçonne de vouloir le déstabiliser. Il ne comprend pas que les temps ont changé. « Nos interlocuteurs français sont-ils des pompiers ou des pyromanes ? » s’interroge-t-il en mars dans une interview donnée au mensuel africain Continental .
Modeste postier
Que lui reproche-t-on, à lui qui fut le gardien le plus sourcilleux des intérêts de la Françafrique ? Une histoire qui dure depuis près d’un demi-siècle. Fils de paysans du pays Batéké, né en 1935, ambitieux, il est un modeste postier à Brazzaville lorsque l’administration coloniale-les services de renseignement français-le repère et l’envoie au Tchad, où il devient lieutenant. Peu après l’indépendance du Gabon, il rentre à Libreville, à la présidence, où le chef de l’État, Léon M’Ba, le remarque. Il le choisit pour être son directeur de cabinet. Et, lorsque M’Ba part se soigner à Paris en 1966, c’est Albert-Bernard Bongo qui assume, sous la houlette de Jacques Foccart, le tout-puissant M. Afrique du général de Gaulle, la conduite des affaires gabonaises.
Il ne les lâchera plus. Mais jamais il ne manquera de parole à la France, au cours de quarante et un ans d’un pouvoir sans partage pour arranger les petites et les grandes affaires de l’ancienne métropole et de sa classe politique. Celle-ci, il la connaissait sur le bout des doigts. Boulimique d’informations, il avait tapissé son bureau d’une vingtaine d’écrans de télévision sur lesquels il recevait les grandes chaînes, en particulier françaises. Les interviews qu’il accordait se terminaient souvent par les questions qu’il posait à son interlocuteur sur les ragots du Tout-Paris politique, qu’il connaissait mieux que quiconque. Ne recevait-il pas dans son bureau les principaux responsables politiques de l’Hexagone ? En période électorale, le voyage à Libreville était un must, tous partis confondus. Le président gabonais avait la réputation de faire preuve de largesses sans souci de couleur politique. C’était, estimait-il, une façon de préserver l’avenir.
Tout-puissant
Fidèle en amitié comme en inimitié, rusé et manipulateur, chaleureux et généreux, ironique et séducteur, féru d’occultisme, il était le chef tout-puissant d’un émirat pétrolier où il confondait allègrement sa caisse, celle de sa famille et celle de l’État. Mais Bongo ne manquait jamais de répondre positivement lorsque Paris faisait appel à lui. Il hébergea, entre autres, les Basques d’ETA, prêta son territoire ou sa logistique lorsque la France préparait un changement de régime dans un pays africain dans lequel elle n’entendait pas apparaître. Ainsi au Bénin ou aux Comores, dans les années 70 : le Gabon fournira armes et base arrière aux mercenaires mandatés par Paris, tel Bob Denard.
En contrepartie, celui qui avait une ligne directe avec l’Élysée, quel que fût le président, entendait que le ministre « de l’Afrique » - celui de la Coopération-fût un fidèle de la Françafrique. Dans le cas contraire, il se chargeait de le faire savoir à Paris et obtenait la tête du « mouton noir ». Ainsi de Jean-Pierre Cot, premier ministre de la Coopération de François Mitterrand, qui fut remercié à la demande de Bongo en 1982. Bis repetita en 2008, lorsque le président gabonais obtint le départ de Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État à la Coopération et à la Francophonie (expédié aux Anciens Combattants), qui avait osé dire qu’il entendait enterrer la Françafrique « despotique et corrompue ».
Pourtant, entre Paris et celui qui devint el Hadj Omar Bongo lorsqu’il se convertit à l’islam sur les conseils de Kadhafi en 1973, il y eut bien des brouilles. Entre les deux capitales, les relations ne furent pas un long fleuve tranquille. Elles n’étaient pas très bonnes entre Bongo et Valéry Giscard d’Estaing ; elles furent empreintes de méfiance avec François Mitterrand et carrément mauvaises avec Édouard Balladur, Premier ministre responsable de la dévaluation du franc CFA en 1994. Le premier gros accroc eut lieu en 1997 à propos de l’affaire Elf. La société pétrolière était une des pompes à finances de la Françafrique. Et le Gabon fut longtemps la chasse gardée d’Elf. Le président et son entourage y trouvaient leur compte. Jusqu’au moment où Bongo fut mis en cause dans l’affaire Bidermann. On le soupçonna d’avoir aidé le PDG d’Elf, Loïk Le Floch-Prigent, à renflouer la société Bidermann. La juge Eva Joly plaça même sous séquestre un des comptes en Suisse du chef de l’État. Il en fut ulcéré. Une telle infamie sous la présidence de son ami Jacques Chirac, alors que, deux ans auparavant, lors de la campagne électorale française, il n’avait pas fait mystère de son souhait de ne pas voir Balladur arriver à l’Élysée.
Chantage
Le dernier accroc en date, et le plus grave, remonte à 2007. En mars, une plainte est déposée par des ONG à Paris : elle concerne le patrimoine du président et de sa famille en France. Ils sont accusés de détournements de fonds publics. Une enquête de la police française recense 39 résidences et 70 comptes bancaires de la famille Bongo en France. La plainte est classée sans suite. Elle rebondit, sous une nouvelle forme, en décembre 2008 et est, cette fois, jugée recevable. Omar Bongo ne décolère pas. Il soupçonne l’Élysée de vouloir le déstabiliser. Ses relations n’ont jamais été très chaleureuses avec Sarkozy, bien qu’ils se connaissent depuis longtemps. Dès le 26 mai 2007, soucieux de l’avenir, il était pourtant le premier président africain à rendre visite au nouvel hôte de l’Élysée le jour de son investiture.
Ces derniers mois, les relations étaient devenues exécrables entre les deux capitales. À Libreville, le parti au pouvoir laisse même entendre que le Gabon pourrait remettre en question la base louée à la France. Un dernier chantage, au moment où Paris a décidé de mettre fin aux accords de défense passés en 1960 avec huit pays africains ? Ces accords sont en renégociation. La France souhaite ne garder que deux bases en Afrique et hésite entre Libreville et Dakar. La disparition de Bongo hâtera-t-elle ce choix ? Dans l’immédiat, le Gabon s’inquiète devant le vide laissé par celui qui l’a dirigé d’une main ferme plus de quarante ans. Les candidats à la succession sont nombreux. Hasard ? Il y a quelques semaines, 300 militaires français étaient allés renforcer les effectifs du 6e bataillon d’infanterie de marine basé à Libreville.
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