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Témoignage : Le Bongo que j’ai connu

Beaucoup diront ‘bon débarras’… Tant ils rêvaient de le voir à jamais inerte. Sa mort comble le rêve derrière lequel ils s’époumonaient depuis plus de quarante ans. Mais en quittant la scène au moyen du dénominateur commun le plus puissant qui soit, celui que Dieu applique à tous, Omar Bongo Ondimba ne laisse pas qu’un grand vide - ses critiques sont désormais privés d’un argument de poids. Ils ne peuvent plus se servir du déficit de légitimité que traînait Bongo depuis qu’il est devenu, en 1967, le président de la République gabonaise. Cela les arrange. D’autant que tous font semblant d’oublier que son arrivée au pouvoir s’est produite à une époque où les pays africains n’étaient pas encore totalement libérés de la mainmise coloniale. A un moment où la Guerre froide fait rage, c’est grâce à la volonté de l’ancienne puissance coloniale, sous le regard complice des pays occidentaux soucieux de contenir la menace communiste, que Bongo a pu succéder sans filtre démocratique au premier président du Gabon, le débonnaire Léon Mba. La bénédiction de la France lui était acquise, car sa préoccupation première était de placer des pions acquis à sa cause.

Pour ses détracteurs, il n’était que le symbole de la patrimonialisation de l’Etat mise en œuvre pour maintenir son joug sur le peuple gabonais et sur ses ressources naturelles ombreuses. Là aussi, le trait était grossi pour bien justifier le cliché.

On aura tout dit concernant cette partie sombre qui, de toute évidence, n’échappera pas à la sagacité des historiens et chercheurs qui se pencheront sur le parcours du défunt président gabonais, dans un proche avenir. Les zones d’ombre qui marquent son passage à la tête de l’Etat gabonais et les fautes qu’il a sans doute commises dans le leadership de son pays, font qu’il est difficile, à ce moment précis, de donner un quitus complet à ce Batéké madré, haut comme trois pommes, et connu pour son langage coloré sur fond d’une franchise rarement démentie au fil des années, son réseautage vaste qui va de la franc-maçonnerie aux services secrets, autant de traits qui l’ont aidé à s’imposer comme le symbole achevé de ce que, en bien et en mal, on a appelé la Françafrique.

Mais porter un témoignage sur Omar Bongo en n’évoquant que cette partie critiquable de sa vie ou en ne se concentrant que sur ses traits de caractères qu’il s’employait, en homme futé, à projeter pour mieux conquérir son audience, y compris son opposition, c’est passer à côté de ce qu’a été celui qui dirigea le Gabon depuis plus de 40 ans.

J’ai connu Omar Bongo il y a une vingtaine d’années. C’était au cours de la crise la plus grave de son magistère que je l’ai rencontré pour la première fois. Nous sommes en mai 1990. Le 23 mai de cette année-là, le Gabon est à feu et à sang suite à la mort dans des conditions troubles d’un opposant au régime, en la personne de Joseph Rendjambe. Avec une poignée de journalistes africains, dont Jean Karim Fall de Rfi, je reviens de Port Gentil où grâce aux Transall de l’armée française, j’avais pu voir qu’en plus de la capitale, Libreville, la colère des Gabonais avait entraîné des destructions massives de biens et autres propriétés surtout appartenant à la famille Bongo. Le ministre gabonais de l’Information d’alors, Jean Ping, devenu depuis lors président de la Commission de l’Union africaine, à qui je demande de me donner le point de vue gouvernemental sur la crise, s’empresse plutôt de me suggérer de passer un coup de fil à la présidence. J’appelle le numéro qu’il me communique et là, surprise, au bout du fil, la voix rocailleuse qui répond pour me donner rendez-vous n’est autre que celle de… Bongo.

Tel était l’homme. Spontané. Capable de prendre charge. Quand je l’interroge le lendemain, je ne puis ne pas observer combien il est alors zen alors que dehors le feu couve. L’entretien qui fera la Une du magazine panafricain Jeune Afrique sous le titre : Je ne partirai pas’, fera sensation un mois plus tard, quand se tient à la Baule le fameux Sommet qui restera comme un moment important de l’inflexion vers la démocratisation des pays francophones. En plus de marquer sa détermination de rester au pouvoir malgré les risques, Bongo avait su passer le message qui lui tenait le plus à cœur : si, avait-il dit, les entreprises pétrolières françaises ne revenaient pas sans tarder, il allait les remplacer par d’autres.

Je n’ai, depuis lors, cessé de suivre la mutation engagée par Bongo pour se réinventer. Car au-delà des algarades, le Doyen, comme on l’appelait, avait, lui, bien compris que les temps étaient désormais au changement. Il était conscient de la puissance des vents démocratiques qui s’étaient levés sur le continent. A la différence de beaucoup d’autres, le Gabonais n’était pas dupe. Commença alors un combat pour la survie de quelqu’un qui était moulé à la gestion autocratique, mais n’avait plus d’autre solution que d’adopter les règles du pluralisme, c'est-à-dire de la contestation de son prééminence.

C’est là que sa ruse fit le reste. Au lieu d’une démocratisation entière qui aurait pu lui faire perdre son pouvoir, il s’est employé, année après année, à le consolider en mettant en lumière les contradictions des nouvelles forces dites démocratiques qui voulaient le lui ravir. Là où beaucoup d’autres dirigeants caciques perdirent leur aplomb et leur pouvoir, lui, jusqu'à son dernier souffle, était reste à la barre. Et de surcroît entouré de ses alliés comme de ses adversaires politiques les plus farouches…

Les premiers pas de la démocratisation expliquent sa survie. Après avoir autorisé la création d’une vingtaine de partis politiques, il s’empresse de leur allouer à chacun une 4 X 4, symbole moderne de la jouissance politique, et une somme d’environ 20 millions de francs Cfa. Sitôt fait, sa démonstration est réussie, car les dirigeants des partis politiques nouveaux s’empressent de disparaître avec ces dons. Leur crédibilité ne s’en remettra plus jamais.

Depuis lors, la vie publique gabonaise est faite de ces aller-retour de la classe politique entre leurs meetings politiques où ils font du chantage de bas étage et le Palais du Bord de Mer, siège de la présidence gabonaise en même temps que résidence du numéro Un local. Comme tant d’autres opposants africains, dont l’un célèbre se vit affubler du surnom de Bibendum tant leurs poches, boubous ou sacs débordaient de billets de banque quand ils sortaient d’un rendez-vous avec Bongo, la plupart des acteurs publics gabonais ont participé à la patrimonialisation du pouvoir. Ils n’étaient pas les seuls : journalistes, chefs d’entreprises, femmes d’affaires et personnalités de tous bords venaient chercher non pas la bonne parole, mais le coup de pouce pour passer les périodes de soudure que leur imposaient, dans leur propre pays, des pouvoirs souvent sectaires ou jaloux. Des lobbyistes et hommes politiques venant de l’Europe ou des Usa participaient tout aussi bien à la ronde. Malin, Bongo avait compris tout le parti qu’il pouvait tirer de ces relations souvent obscures, tant elles lui permettaient de s’acheter des moyens de défense contre les donneurs de leçons.

Ces dernières années, cependant, la machine commençait à connaître des ratés. Des années de crise économique, des grèves en série, et sa propre santé défaillante avaient commencé à réduire sa capacité de contrôler un ensemble qui lui échappait petit à petit. Surtout qu’habitués à aller chercher le magot, beaucoup de collaborateurs avaient fini par ne plus être intéressés par la mise en œuvre des politiques publiques pertinentes.

J’ai senti ce délitement lors de mes dernières rencontres avec le président Bongo qui ont eu lieu, il y a un peu plus d’un an. C’était à sa demande. L’une de ses secrétaires m’avait dit que le président souhaitait me voir d’urgence. Des problèmes d’assainissement se posaient alors, avec acuité, à Libreville et le président savait que j’avais des contacts importants dans ce secteur. Il était surtout convaincu que, sans son implication personnelle, le dossier des eaux usées et des eaux pluviales de Libreville ne serait jamais réglé. Tel était Bongo, et son effacement de la scène publique ne peut que créer un grand vide, mais surtout va forcer les dirigeants du pays, quels qu’ils soient, à mettre en place des mécanismes permettant la prise en charge rationnelle des défis locaux, en l’absence d’un dirigeant qui dominait totalement le pays au point de l’incarner.

Sans lui, rien ne se faisait vite. Avec lui, tout se transformait comme un couteau dans du beurre. Je m’en étais rendu compte quand je suis retourné le voir, encore à sa demande, pour la dernière fois. Il m’avait fait revenir, cette fois-là, parce que je lui avais indiqué que la banque panafricaine Ecobank souhaitait avoir une licence au Gabon. ‘C’est Ok Adama’, m’avait-il dit, devant la délégation de la banque, entre deux audiences avec, d’une part, le ministre français Brice Hortefeux, et de l’autre l’ancien président de l’Assemblée de la Rdc, Vital Kamerhe. Depuis l’audience, la banque a eu sa licence et opère au Gabon.

C’était aussi cela Omar Bongo. Il était un homme capable de prendre une décision sur le champ. Et de veiller à son application. Comme il était aussi capable de donner de lui-même pour contribuer à la résolution des conflits sur le continent, comme je l’ai vu tenter le tout pour résoudre tant de crises, dont celles des deux Congo, du Tchad, de la Centrafrique.

Il avait compris que la carte de la paix et celle de la stabilité pouvait lui permettre de se redonner des couleurs. Ce faisant, il pouvait davantage faire oublier le passif des limites démocratiques de son action. Paix et stabilité comme pré-conditions du développement, comme base d’un développementalisme tropical, lui donnaient la possibilité de suivre l’exemple des dirigeants est-asiatiques, lesquels s’appuyant sur les progrès économiques qu’ils ont réussis, ont légitimité l’autoritarisme politique, surtout dans le contexte actuel marqué par les revers du modèle politique et économique néolibéral qui reposait largement sur les dogmes démocratiques et du tout libertaire en économie…

Certes, cette mue ne fera pas taire ses critiques. Ils pourront toujours lui faire des reproches fondés. Mais même ceux qui l’attaquent sur la question de la démocratisation, ne devraient pas oublier qu’il avait su prendre des actes d’ouverture remarquables : en donnant l’ordre de démanteler la plus célèbre statue qui lui était dédiée pour y édifier une place de la démocratie, en autorisant une pluralité des médias et des partis politiques, en acceptant de rencontrer ses opposants, dont le plus farouche, Pierre Mamboundou.

Il savait repérer les cadres africains, bien au-delà de son seul pays et, tout puissant président, qu’il a été, il savait maintenir les liens d’amitié. Au besoin par des actes forts. Comme ce jour-là, il y a plusieurs années, quand il m’invita à dîner chez lui. ‘Il t’a introduit dans sa famille’, m’avait soufflé l’un de ses bras droits fidèles. Des amis, il en comptait dans le monde entier, et, il savait garder le contact. Même vis-à-vis de ceux qui, arrivés au pouvoir, lui tournèrent le dos dans un acte indicible de trahison… Au total, on peut dire que le président Bongo qui tire sa révérence, ne peut pas être réduit à la seule dimension autoritaire qui a été une facette de son régime d’autant plus que l’ancien postier qu’il a été, ne s’était retrouvé au pouvoir qu’avec la bénédiction des plus hautes autorités françaises, De Gaulle et Foccart en tête, dont le principal souci était tout sauf la promotion des intérêts de l’Afrique et de la démocratie.

Que Bongo ait pu ruser pour finir par imposer sa loi aux dirigeants de la France moderne tout en se hissant au statut de chef respecté par les siens n’était pas une mince affaire. Rien que pour cela, il n’est pas excessif de dire : chapeau bas, l’artiste, le doyen, même si ses successeurs auront beaucoup à faire pour améliorer l’œuvre qui a été la sienne. Il leur incombe d’engager leur pays dans les réformes institutionnelles indispensables pour faire face aux urgences démocratiques et de développement.

Adama GAYE Journaliste, Chercheur invite à la Johns Hopkins Université de Washington DC adamagaye@hotmail.com
http://www.walf.sn/contributions/suite.php?rub=8&id_art=56032

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