Car c’est un secret de polichinelle, tout le monde y voit la main de Béchir dans ces assauts rebelles visant à déstabiliser N’Djamena. Et le président tchadien a sans doute raison, dans ses dires. Dommage pour lui, car cette affaire s’apparente aux yeux de plus d’un à une bonne cause plaidée par un mauvais avocat. Si Béchir est loin d’être un saint, lui-même, Déby n’est pas du tout le martyr qu’il souhaiterait apparaître aux yeux de tous. Gouvernant son pays d’une main de fer sans même s’embarrasser d’un gant de velours, l’homme a muselé son opposition, ignore jusqu’au concept de l’alternance, règne en véritable dictateur et fait de la malgouvernance son passe-temps favori. Toutes ces tares ont fini par énerver, irriter, lasser. Et l’UA comme tout le monde.
Déby ne devrait s’en prendre qu’à lui-même. Il devrait se rendre à l’évidence que le silence de l’instance panafricaine trahit très clairement qu’elle aussi est excédée, et refuse de soutenir sa permanente et désormais légendaire mal-gouvernance qui fatigue le Tchad, diffame le continent et donne de l’urticaire à tous les partisans de la démocratie, ici comme ailleurs. Béchir, son ennemi juré, dont la tête est cependant mise à prix par la CPI, bénéficie du soutien de l’UA, parce que cette dernière garde le secret espoir qu’un jour on puisse le ramener à la raison. Déby, par son comportement, ne laisse peut-être pas planer l’ombre d’un doute quant à une hypothétique "reconversion" de sa part. Ce qui d’ailleurs embarrasse fort l’instance panafricaine qui ne peut quand-même pas, à la fois, soutenir Béchir contre la CPI et en même temps condamner le même Béchir pour aggression contre con voisin tchadien. "Quand on ne sait plus sur quel pied danser, il faut danser sur le même pied", dit-on. L’UA, selon toute apparence, aura choisi de danser au rythme de Béchir.
A Déby de lui donner des raisons de croire qu’il lui faut changer de pas, de rythme ou de pied. La chose ne sera sans doute pas facile, car une haine aveugle sévit entre les présidents soudanais et tchadien. En outre, Déby refuse de voir même en peinture le colonel Kadhafi, pourtant président en exercice de l’Union africaine. En attendant, Déby doit se contenter du soutien de son traditionnel allié et mentor français. Cela ne lui suffit sans doute pas, puisqu’en sus de l’appui militaire de l’ex-colonisateur, il souhaite la caution morale de l’instance panafricaine. Mais à défaut d’avoir ce dont on rêve, on se contente de ce qu’on a. Par philosophie, sans doute, mais aussi par réalisme. Et voilà un autre paradoxe que présente Déby : bien que victorieux sur le terrain, il a du chagrin à l’âme.
Jean Claude KONGO