Des esprits cyniques vont jusqu’à dire que la disparition du continent africain ne serait pas trop ressentie par le reste de la communauté nationale. Les mêmes esprits qui, par ailleurs, oublient de rappeler que cette Afrique-là est leur garde-manger en leur fournissant matières premières et main d’œuvre.
Il n’en demeure pas moins vrai que ces dernières années, les conflits se sont multipliés dans plusieurs pays :le Rwanda, la Côte d’Ivoire, le Tchad, le Kenya, le Zimbabwé et le Togo
Le Rwanda a connu une guerre ethnique atroce entre Tutsis et Hutus. Ce génocide a entrainé des millions de morts
La Côte d’Ivoire fut également le triste théâtre d’une guerre civile par l’instrumentalisation du thème de l’ivoirité ,un concept lourd de sens et de conséquences, brandi par des politiciens irresponsables .
Ainsi ,le pays sera divisé pendant des années en deux zones :la zone loyale et la zone rebelle.
Au Tchad, le pouvoir central a récemment fait l’objet de plusieurs agressions par des rebelles. Au-delà de la volonté de déstabilisation du régime en place par des forces politiques limitrophes armées, on peut néanmoins regretter aussi l’absence permanente de dialogue national entre majorité et opposition politiques
Il est curieux de remarquer à cette occasion que l’actuel chef de l’Etat comme son prédécesseur fut porté au pouvoir par une rébellion.
Le Kenya que l’on croyait un exemple pour l’Afrique surtout de l’Est , tant vanté pour sa stabilité économique et sa démocratie vivante a sombré dans le chaos à la fin de l’année dernière avec plus de mille morts et un demi-million de déplacés pour une élection présidentielle truquée.
Le Zimbabwé lui a malheureusement emboité le pas. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Le schéma de sortie de crise retenu pour ces deux pays était d’ailleurs quasi-identique.
Enfin, le Togo fut plongé dans la déchirure pour cause de dévolution successorale :Eyadéma fils a été imposé pour succéder à Eyadéma père dans une République(res publica)
Le Sénégal, notre pays, est fort heureusement épargné par ces convulsions , ces instabilités africaines présentes pourtant à sa porte. Les malheureux évènements survenus en Guinée Bissau, en Guinée et en Mauritanie nous rappellent toute la fragilité démocratique de nos voisins.
Il nous semble pour autant utile de tirer les conséquences de ces drames, de les étudier et d’analy- ser leur nature et leur portée. Car l’expérience des uns doit servir de leçons aux autres.
Le Sénégal vit en bonne intelligence. Le vivre-ensemble sénégalais est devenu légendaire. Notre peuple a su merveilleusement intégrer cette pensée de Fernand Fraudel, historien français qui affirmait que « l’unité est l’âme de la nation et la diversité, sa richesse. »
Notre pays demeure et doit demeurer encore une idée qui s’incarne dans la volonté de vivre ensem-ble avec une histoire et un projet .Nous devons par conséquent veiller scrupuleusement au maintien de ce fonds commun :l’attache- ment à la communauté nationale, à la dignité de la personne humaine, à la promotion de la laicité,à la survie de la société et des libertés même en cas de changement de majorité politique et surtout conserver l’esprit de dialogue national
En effet, le dialogue national fut de tout temps la marque de fabrique du Sénégal .Aujourd’hui, il est devenu hélas quasi-inexistant. Le peuple sénégalais comme souvent ses élus (les députés) ne semble être là que pour recevoir l’action, la subir sans en être en tous points les collaborateurs.
Les Assises Nationales sont une piqûre de rappel de cette haute idée de dialogue dans le respect et la diversité aux tenants du pouvoir actuel et en premier lieu à leur chef.
Appliquer à chaque fois la méthode « je suis élu, je fais ce que je veux »ne constitue pas le meilleur rempart contre tous les débordements.
Il nous appartient tous ensemble de faire en sorte que la liberté reste le principal fondement de notre société et garder en vue que c’est la démocratie à travers le dialogue qui met un terme à toute hostilité, assimile et unit les citoyens.
Revoilà aussi la question électorale au cœur de ces crises politiques africaines. Incontestablement, chacun sait et depuis longtemps que l’absence de consensus réel et suffisant entre majorité et opposition est le plus souvent à l’origine des graves convulsions qui secouent toujours notre continent
Comment comprendre alors qu’un pouvoir s’aventure avec tant de désinvolture et de mépris à coupler et à découpler des élections, à les reporter avec comme simple explication :des inondations, à charcuter de nouvelles régions, à mettre fin au large consensus portant création de la CENA, à biaiser pour ne pas intégrer définitivement les élections dans le processus de la démocratisation.
Si l’alternance a eu lieu au Sénégal en 2000, sans heurt et dans la sérénité, saluée par la communauté internationale comme un fait exceptionnel dans le continent maternel, elle le doit en partie à l’adoption d’un code électoral en 1992, à la création de manière consensuelle de la CENA en 1998 et également au rôle déterminant de la presse .Le consensus doit donc rester le plus grand dénominateur commun en matière électorale
L’intérêt général et l’ambition de ce pays qui a déjà connu dans un passé récent des lendemains électoraux dramatiques ne peuvent que s’accommoder très mal de toute forme de politique poli ticienne en ce domaine
D’autre part, des comportements et des actes sont initiés par- ci et par-là, le plus souvent au plus sommet de l’Etat, comme pour asseoir dans notre démocratie si bien établie, le scénario togolais de dévolution successorale
Les rumeurs d’un tel scénario s’amplifient de jour en jour au Sénégal et finissent par agacer tous nos compatriotes qui prennent au sérieux les principes de la République.
Comment le Sénégal fort de ses traditions démocratiques, riche de ses réflexions doctrinales tissées au cours de son histoire et perpétuées après son indépendance, présentant ses lettres de doléances à la chute de la monarchie française, initiateur du multipartisme intégral dans le continent, faisant école et exception en Afrique peut-il en arriver-là ? Penser simplement à une telle idée ?
Il est bon que le politique puisse de temps à autre s’inspirer des vedettes de sport qui sont l’illustration parfaite de l’homme qui se fait un nom par lui-même, à la force du poignet et par la sueur. Cela est d’autant plus méritoire que le sportif n’est ni héritier ni assisté.
Nous devons plus que jamais faire preuve d’un humanisme de refus qui introduirait la raison en politique avec ce ton qui sonne comme un élément à charge à ceux qui infantilisent nos institutions, distribuent de l’argent à flots, distillent la culture de la force et de la peur en leur disant à haute et intelligible voix que dans une République ,forme d’aboutissement de la démocratie, on ne transmet pas le pouvoir par primogéniture.
Ce ne sera pas de trop de souligner que tel est le sens du combat que doit porter tout Sénégalais élevé dans le culte de l’élitisme républicain.
Toutes ces crises politiques révèlent en permanence que l’Afrique qui devait être un grand rêve nourrissant espoirs et passions, condamnée à se réaliser que ce soit pas à pas ou au moyen de marchandages diplomatiques reste encore dominée par une instabilité chronique. Le contrôle de la violence est devenue même souvent dans certaines zones un préalable au développement économi que.
Les choses évoluent encore trop lentement. Plus de 5 décennies après la Conférence de Bandoung, l’Asie a décollé, l’Afrique a stagné. Et pourtant, il s’agit de s’atteler très vite à sa construction deve nue une obligation inéluctable.
Sans doute, beaucoup de nos dirigeants abîment le prestige de l’Afrique par manque d’un meilleur sens des responsabilités et par refus de faire passer l’intérêt général avant le leur. L’aspiration de leurs peuples à un sursaut d’audace, à un supplément d’ambition nécessaire à l’accomplissement philosophique et politique leur importe peu.
Le Sénégal a su jusqu’à maintenant rester dans ce paysage de désolation, un havre de paix, de par la sagesse et la vigilance de tout un peuple. Le moindre renoncement à ces principes pourrait nous faire reculer à l’échelle du continent.
Aujourd’hui plus que jamais, nous savons que nous luttons pour notre liberté, pour que le Sénégal et notre démocratie ne soient emportés par le système du laisser-aller , du laissez-faire et du mépris. Nous savons aussi que nous devons témoigner pour l’Histoire et la mémoire, et pour cela, nous de- vons réaffirmer ardemment que la République est cet élément qui nous précède, nous dépasse et nous survit. Elle est en ce sens sacrée
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